Fiche du témoin

Lucien Joubert

Lucien Joubert vient d’une famille de paysans de l’Ile de Ré. Tout petit, il avait décidé : il serait marin ! Après des débuts à la pêche sur l’île de Ré et son service militaire, il embarque le 15 mai 1949 sur un chalutier à vapeur, l’Isole. Dans ses récits « Vie de marin, vie de chien » dont nous publions des extraits, il décrit avec réalisme et justesse  les conditions de travail à bord. Toujours passionné par la mer, il est un des spécialiste des écluses à poissons  et continue à faire des recherches et à écrire.

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Mes embarquements sur le Ca m’ Plait, un récit de Lucien Joubert

 

Me voici en mai 1950 sans embarquement, et avec sur le quai, plus de cinq cent marins au chômage !  Je ne souriais pas beaucoup ! Finalement, j’ai trouvé une place sur un petit bateau qui venait d’être remis en état : peinture fraîche, filets bien entretenu … Le patron, Guy Normandin, originaire de l’île d’Oléron connaissait bien son travail. C’était un embarquement pour une quinzaine en remplacement. C’était toujours ça de pris…Nous fîmes deux petites marées qui ne se passèrent pas trop mal. Il faut dire qu’il y avait du poisson partout, et avec un peu de courage, il était facile de réussir. J’ai retrouvé ce bateau un peu plus tard dans la saison. Le Ca m’plait venait de changer de patron, un jeune en prenait le commandement, ce petit bateau était très plaisant, très propre, bon à la mer, pour l’été, on pouvait y aller, on était sûr de gagner sa croûte. Ce jeune patron avait délaissé la pêche pour devenir agent de police. Mais il n’était pas vraiment fait pour ça et, très vite,  il reprit le métier de la mer. Eduqué à l’ancienne, il connaissait parfaitement les fonds marins des Baleines à la côte des Landes. Dès la première marée, le résultat fut au rendez-vous. Nous étions trois copains. Le patron désirait que tout le monde soit égal, la paye fut la même pour tous. C’était généreux de sa part, rien ne l’obligeait, mais ainsi, nous nous sentions nous aussi responsables, l’ambiance était bonne, le poisson au rendez-vous…. le bonheur parfait. Hélas, cela ne pouvait durer ! Un matin, nous avions une nuit de pêche à la bouée d’atterrissage de la Gironde : raies bouclées, soles, merluchons étaient au rendez-vous. Nous avions fait une très bonne nuit, la marée s’annonçait très bien, mais, alors que nous étions tous les trois sur le pont à travailler le poisson, le moteur stoppe, impossible de remettre en route ! Il fallut virer le chalut à la main. Nous n’avions pas de radio, ça n’existait pas sur ce type de bateau à l’époque. Le patron, qui avait quelques notions de mécanique, trouva la panne : c’était le tuyau d’injection qui était percé, et naturellement …Nous n’avions pas de rechange. Le pavillon de détresse fut hissé et nous voici dans l’attente d’un hypothétique secours. Finalement, un caboteur est passé à proximité, notre chance fut que le commandant de ce bateau était un camarade de notre patron.  Il nous accoste. Il faisait un temps superbe. On ne risquait rien. Leur mécanicien descend à bord, démonte le tuyau et le répare. Le travail de dépannage n’avait pas duré plus d’une heure et nous avions passé plus de temps à boire l’apéro et à échanger quelques beaux poissons contre quelques bonnes bouteilles… Au moment de nous séparer, le moteur qui ronronnait doucement s’arrête et, malgré les connaissances de ce monsieur hautement qualifié, refuse de repartir. Condamné à accepter la remorque, il nous dirige vers le port de Royan. En cette année là, cette ville commençait juste à effacer ses ruines. Il n’y avait pas beaucoup de commerce à part quelques baraques en bois sur le quai. Après avoir téléphoné à l’armatrice qui nous avait promis de nous envoyer un mécanicien dès le lendemain, nous avons pris notre mal en patience. Le lendemain, ce monsieur arrive et, après avoir démonté le moteur, nous annonçe que celui-ci est fichu. Le corps de ce qui faisait office de chemise et qui faisait partie intégrante du bâti du moteur était perforé et ne pouvait être réparé, il fallait changer le moteur. Pour nous, c’était la catastrophe, on était si bien ensemble, jamais de disputes, pas de tire-au-flanc, toujours tous prêts à bondir du moment que ça payait… Le mécanicien part en nous promettant de voir les armateurs et de leur dire que nous attendions leur avis. La loi nous interdisait d’abandonner le bateau en l’état. Mais les jours passaient et ces gens ne donnaient pas de nouvelles. Au bout d’une semaine, nous n’avions plus de vivres et nous avions mangé le poisson pêché

 dans la nuit qui avait précédé notre panne. Nous avons décidé d’aller voir l’administrateur de la marine de Royan. Devant notre détresse, il nous a demandé si nous avions de quoi manger…Certes, il nous restait encore un turbot, chose que nous n’aurions pas osé manger en temps ordinaire, ça ne se faisait pas, c’était un poisson noble…Mais, les conditions étaient  telles que nous n’avons pas hésité et que nous l’avons dégusté avec une bonne mayonnaise ! Pendant ce temps, l’administrateur a mis l’armement en demeure de nous prendre en charge sinon nous serions hébergés à l’hôtel à leurs frais. A 16h, il nous annonce que nos places étaient retenues dans le car qui faisait la navette la Rochelle-Royan et nous recommande fermement de réclamer nos journées d’immobilisation à Royan et le remboursement de nos frais. Notre arrivée à la Rochelle ne fut pas glorieuse, les armateurs, avaient cru faire une bonne affaire en achetant ce petit bateau. Ils y avaient mis une partie de leurs économies. La dame pleurait mais nous n’y étions pour rien. S’ils étaient intervenus tout de suite, à une journée près, nous n’aurions rien réclamé, mais six jours d’immobilisation…C’était trop ! Ils devaient nous payer, ce qu’ils firent … Une fois de plus, nous voici à terre, on peut dire que dans ce métier pour se faire une place, il fallait se battre !

 

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